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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 17:26

Portrait vu d'Ukraine, Interview par Ivan Riabtchiï, pour les revues littéraires ukrainiennes Mova ta istoriya et litakcent.com.

 

Ivan Riabtchiï – Votre maison d’édition diffère des autres pour la raison suivante : vous imprimez et façonnez les livres vous-même, de vos propres mains ; c’est artisanal. Ce que vous faites, le considérez-vous comme un art ou un métier ? Est-ce par plaisir ou pour gagner de l’argent ?

Christophe Chomant – Je crois que c’est à la fois un « art » et un « métier ». Un « art », parce qu’il s’agit de création, avec un souci esthétique. Un ouvrage imprimé sur du beau papier ou du papier artisanal puisé à la cuve, est comme un « écrin » pour accueillir un contenu de qualité : un beau texte sur du beau papier. Donc oui, le livre peut, d’une certaine façon, être un « objet d’art ». Mais c’est aussi un « métier » à part entière, parce que l’activité d’édition recouvre un grand nombre de tâches, très diversifiées : lecture critique, communication, correction orthographique, mise en page, aspect esthétique, impression, façonnage, vente, promotion, comptabilité, etc…
J’ai commencé cette activité il y a quinze ans par pur plaisir et l’ai exercé longtemps de façon bénévole, sans en toucher de revenu. Puis, la défection d’une assistante fin 2011 a fait redoubler ma charge de travail et m’a finalement conduit à me rémunérer. Compte tenu des dizaines d’heures que j’y consacre chaque semaine, cette rémunération me semble aujourd’hui légitime.

IR – Quelle est l’histoire de votre maison d’édition ? Quelle fut la première impulsion ? Quand vous êtes-vous dit : « Tiens, je dois faire ça » ?

CC – Il y eut deux principales impulsions.
La première c’est dans les années 1972-1974, lorsque j’avais une dizaine d’années : une institutrice nous faisait écrire des « textes libres », que nous tapions à la machine, imprimions et façonnions sous forme d’un journal. Nous vendions ensuite ce journal dans les immeubles du quartier. De là est né le plaisir d’écrire et d’éditer, de concevoir, fabriquer et vendre un livre.
La seconde impulsion eut lieu en 1997, lorsqu’un éditeur accepta de publier mon premier roman, La Petite lézarde. Je me dis alors : « S’il trouve ce texte susceptible d’intéresser un public, pourquoi ne pas tenter moi-même l’aventure de le mettre en page, le faire imprimer et le vendre ? » Il faut avouer aussi que mon caractère indépendant me pousse à vouloir tout faire moi-même…
L’année suivante, j’entrepris la même démarche avec les ouvrages de deux autres auteurs : je devenais alors « éditeur » à part entière. Deux ans plus tard, en 1999, je décidai d’imprimer et façonner les ouvrages moi-même en me passant de l’imprimeur : la maison d’édition sous sa forme actuelle était née.

Comment sélectionnez-vous les livres à éditer ?

La sélection est toujours basée sur le plaisir personnel à la lecture du manuscrit et l’intérêt qu’une édition aurait pour des lecteurs potentiels. Soit un manuscrit me « tombe des mains », soit il me « scotche » par son contenu ou par son style. On le ressent généralement dès la première lecture. Qu’est-ce qui procure du « plaisir » à la lecture d’un manuscrit, me direz-vous ? Un mélange d’intelligence, d’humour, d’émotion et de travail de la langue…

De quelle façon est réalisé un ouvrage ?

Un ouvrage est mis en page sous Word, parce que c’est le logiciel le plus répandu et que le fichier fera de nombreuses navettes entre l’auteur et moi-même jusqu’à la perfection et l’entière satisfaction de chacun. J’imprime ensuite à l’aide d’imprimantes laser et jet d’encre. Les pages sont imprimées sur du papier vergé ; les couvertures sur du papier d’art à grain. À chaque collection, correspond une couleur de couverture. Nos ouvrages ont des rabats et un marque-page, lequel comporte un mot manuscrit de l’auteur. Je façonne ensuite les ouvrages à l’aide d’une agrafeuse (brochage dit « à l’allemande »), de colle blanche et d’un massicot que j’ai dans mon atelier.

Comment les livres que vous éditez parviennent-ils aux lecteurs ?

Tous les chemins sont permis et exploités. Un lecteur peut me commander un ouvrage par l’intermédiaire de toute librairie en France ou à l’étranger. Il peut également le commander (et le régler directement) sur notre boutique en ligne. J’emporte les ouvrages dans les salons du livre que je fréquente. L’auteur a aussi la possibilité de diffuser lui-même l’ouvrage : autour de lui, dans des librairies ou dans des salons. Cela pourra sembler « artisanal », mais plus de trois mille ouvrages sortent ainsi chaque année de nos ateliers et trouvent lecteurs. Notre maison d’édition fonctionne en effet en « flux tendu » : elle imprime selon la demande et ne connaît donc ni gaspillage ni invendus. Ce fonctionnement est aux antipodes de l’industrie du livre, qui imprime des dizaines de milliers d’exemplaires au moindre coût, matraque l’opinion via les médias, inonde les librairies, puis, au bout de trois semaines, envoie au pilon les invendus.

Parmi vos auteurs, il y a un Ukrainien – Dmytro Tchystiak. Pourquoi lui ? Est-ce que sa poésie vous paraît différente de la poésie française contemporaine ?

Le travail de Dmytro Tchystiak entre dans le cadre d’une marotte personnelle qui est la « poésie bilingue », parce que celle-ci me semble œuvrer à l’ouverture des frontières et la découverte mutuelle des peuples et des cultures. Il se trouve par ailleurs que le style de Dmytro Tchystiak est élégant, avec un français très maîtrisé ; il s’agit d’un auteur de qualité. Sa poésie est-elle différente de la poésie française contemporaine ? Il est difficile de le dire tant la poésie est un genre personnel par excellence, comptant autant de styles poétiques qu’il existe de poètes. L’écriture de Dmytro Tchystiak est imagée, emplie de paysages. Peut-être est-ce cela aussi que j’aime dans son écriture, qui me rappelle mes racines paysannes ? On « voit » des paysages lorsqu’on le lit ; c’est très agréable.

Quels sont les thèmes principaux des livres que vous avez vous-même écrits ?

Mes premiers romans sont très différents par leurs thèmes. La Petite lézarde évoque avec nostalgie des vacances d’enfance au bord de la mer ; La Couleur du soir imagine une France de crise sociale déchirée entre fascisme et néo-soviétisme ; Normale plagie de vrais-faux souvenirs éclectiques d’un intellectuel français type ; 1 rue Faucon parle de musique et de réparation de fautes morales commises pendant l’enfance. L’un des ouvrages en préparation traitera d’une page douloureuse et occultée dans l’Histoire de France qui est la Guerre d’Algérie.
D’autres manuscrits, Le mariage d’Hortense, Perles de brume, Un vent soufflant du Labrador ou Camping Le Soleil ressortent régulièrement de leur tiroir pour être retravaillés.
Un ouvrage de réflexion s’interroge par ailleurs sur la nature du « temps » : phénomène réel peuplant le monde… ou seulement construction cognitive dans un monde éternellement présent ? La philosophie et l’anthropologie des croyances sont des domaines qui me passionnent également.

Dans votre deuxième ouvrage, vous vous êtes intéressé à la mythologie crétoise. Pour quelle raison ?

Pour deux raisons. La première est que j’adore l’archéologie et la paléographie, notamment grecques et crétoises, ce qui m’a conduit à effectuer deux voyages d’étude dans ces pays. La seconde est qu’en rentrant de Crète, des circonstances m’ont amené à raconter le mythe crétois à des élèves d’école élémentaire. Devant leur silence, j’ai d’abord cru qu’ils n’avaient rien compris. Puis, le lendemain, je me suis aperçu avec stupéfaction qu’ils avaient parfaitement tout assimilé. Les mythologies passionnent donc les élèves. Il m’a paru alors nécessaire d’écrire celle de la Crète, en choisissant les termes les plus simples possibles, qui puissent être compris par de jeunes enfants dès l’âge de cinq ans (ce qui ne l’empêche pas d’être lue par des collégiens ou des adultes).

Vous vous passionnez aussi pour la musique. Parmi les artistes de quel courant musical vous situez-vous ?

J’ai d’abord reçu une formation classique (piano) puis, à l’adolescence, ai découvert jazz, blues, rock et folk. Après avoir expérimenté de la scène dans ces différents genres, je reviens à la musique classique, avec un plaisir toujours plus grand à écouter Bach, Mozart, Schubert, Ravel ou Richard Strauss, sans oublier Astor Piazzola et Tom Jobim qui ont apporté de belles couleurs à une seconde moitié du 20ème siècle un peu terne. La musique amplifiée, bruyante et agressive m’indispose et me fait fuir. La musique contemporaine dissonante, par ailleurs, me semble être une impasse, car à vouloir s’adresser à un auditeur « avant-gardiste » du futur, elle ne s’adresse finalement pas – ni ne s’adressera jamais – à l’auditeur du présent (qui est aussi l’auditeur de la réalité). Aux décibels amplifiés du rock et aux dissonances de la musique contemporaine, je préfère mille fois le pianissimo d’un quatuor classique. Je prépare d’ailleurs à mon domicile l’ouverture d’une petite salle de concert qui sera spécialement dédiée à la musique acoustique. Une journée de rêve pour moi est de travailler de longues heures en écoutant de la musique classique tout en me dégageant du temps pour jouer d’un instrument… et même écrire quelques lignes d’une pièce ou d’un arrangement à partager plus tard avec mes proches : tel le bonheur absolu !

Rouen est une ville de grands écrivains et peintres, comme Gustave Flaubert. Est-ce que vous ressentez une certaine influence de cette ville ? Et en quoi consiste la « rouennitude » ?

Avant-port de Paris, Rouen fut au Moyen Âge la seconde ville du royaume. Elle dort aujourd’hui sur un riche patrimoine culturel enfoui et invisible. La ville compta au 15ème siècle des ateliers de copie sur manuscrit de renommée européenne, et jusqu’à quatorze éditeurs au 18ème siècle ! Aujourd’hui, Rouen est certes hantée par Corneille, Flaubert, Maupassant, Duchamp, Monet ou Jacques-Émile Blanche… mais elle sommeille sous l’influence de sa proche et gigantesque voisine Paris. De nombreux Rouennais prennent chaque matin le train pour aller travailler dans la capitale et rentrer le soir « au calme ». Telle est la « rouennitude », en regard de laquelle l’héritage littéraire et artistique de la ville demeure presque anecdotique. Rouen mériterait notamment, je le pense, que soient créés des musées consacrés à son histoire économique et culturelle (drap de laine, manuscrits, filatures, imprimerie, édition, etc.)

Vous êtes actif dans la vie politique de la cité. Vos opinions de gauche coïncident-elles avec votre activité éditoriale?

Non, ma passion d’éditer ne coïncide pas nécessairement avec mes opinions politiques de centre gauche, sociales-démocrates. Ces deux passions sont distinctes. Un ouvrage de littérature n’a d’ailleurs pas forcément de connotation politique. Mes auteurs ont probablement des opinions qui se répartissent sur l’ensemble de l’échiquier. Ce n’est pas sur ce critère que je juge leur travail. Même si je serai certainement bien sûr plus sensible à des thèmes de justice, de progrès social, de solidarité, d’universalité ou d’agnosticisme (qui sont censées, en France, être des valeurs plutôt de gauche) qu’à celles de prosélytisme nationaliste ou religieux (valeurs en revanche plutôt droitières).

Ici, dans les pays de l’Est de l'Europe on considère la gauche avec une grande crainte, parce qu’on a eu l’expérience du totalitarisme soviétique. Pourriez-vous expliquer pourquoi dans un pays comme la France vous êtes de gauche ?

L’histoire de l’Ukraine lui fait associer la gauche à la terreur de la dictature communiste, et la droite à la liberté de penser, d’entreprendre et de croire. L’histoire de la France, au contraire, lui fait associer la droite (extrême) au nationalisme, au fascisme, au nazisme, à la Shoah, et inversement la gauche au Siècle des Lumières, à la liberté de penser, la justice, la solidarité, la lutte des « opprimés » contre les « oppresseurs », etc. C’est historique et culturel. En Ukraine, le communisme a exterminé quatre millions de personnes par les famines planifiées de 1932-33. En France, où la tragédie de « l’Holodomor » est totalement ignorée, le communisme n’a tué personne ; c’est l’extrême droite qui, sous l’occupation allemande, fut responsable d’exécutions, de massacres et de déportations. La notion de « barbarie » est associée en Ukraine à l’extrême gauche ; en France, à l’extrême droite.
Mon positionnement personnel au centre gauche est en fait relativement tempéré et centriste en France. Il se situe à égale distance du socialisme et de la droite démocratique. Ce positionnement correspond à un attachement aux valeurs de justice, d’équité et de progrès social, et une relative distance des valeurs de nationalisme, de religion, de racisme ou de xénophobie, qu’on peut rencontrer à droite et à l’extrême droite.
Bien que de gauche, je me situe sur son aile centriste parce que je pense que l’économie de marché est le moins mauvais moyen de créer de l’emploi et des richesses collectives pour le bénéfice de tous les citoyens. Meilleur en tout cas, je le pense, que l’économie étatiste dont rêvent encore aujourd’hui certains communistes en France, et qui a pourtant causé tant de pénurie, de misère et de famines dans le monde.

Dans un de vos livres vous proposez de réformer le collège. En quoi cette réforme consisterait-elle ?

Un dogme marxiste en France présuppose que les élèves naissent vierges et égaux en capacités cognitives – les différences de résultats scolaires n’étant imputées seulement qu’aux différences d’environnement social. C’est aussi le dogme du sociologue Bourdieu. Cerveau et génotype sont censés ne pas exister. Vous souvenez-vous de Lyssenko, en URSS, qui avait fait rayer du dictionnaire le mot « chromosome », jugé « capitaliste et bourgeois » ? On n’en est pas très loin en France. Les composantes naturelles de la cognition sont bien souvent déniées par les enseignants. De fait, un même enseignement livresque est imposé à tous. Il en résulte des souffrances pour les élèves qui n’ont pas forcément des potentialités ou aspirations livresques. Au terme de recherches de 3ème cycle menées en sciences de l’éducation, en anthropologie des croyances égalitaires (sous la direction de Raymond Boudon) et en sciences cognitives, mon avis est plutôt que les élèves sont dotés de potentialités et d’aspirations diverses – même si cela n’est pas « politiquement correct ». Il me semblerait préférable en conséquence de diversifier les enseignements pour les adapter aux potentialités, aspirations et besoins de chacun. Ceci respecterait mieux l’individualité, la dignité et in fine l’épanouissement professionnel et personnel de chaque élève, quelles que soient ses potentialités et aspirations. J’aspire en somme à un collège français qui soit plus « humaniste » qu’égalitaire… Voilà ce qu’exprime l’ouvrage Guérir le collège, sans tabou ni langue de bois.

 

15-04-2013

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