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Deux Interviews par Nouara Kribel, journaliste au Temps d’Alger au sujet du bras d’honneur de G. Longuet à l’adresse des demandes d’excuses du gouvernement algérien relatives aux crimes commis par l’Algérie française en Algérie.


1.


Nouara Kribel - Christophe Chomant, vous êtes éditeur en France, avec notamment une collection intitulée « Mémoire », dédiée aux témoignages historiques. Que pensez-vous du bras d’honneur de G. Longuet adressé à la mémoire du peuple algérien ?
Christophe Chomant – Avant toute chose, il importe de savoir que, si la mémoire de la guerre d’indépendance est très largement cultivée en Algérie dès l’école élémentaire, à l’inverse en France cette mémoire est totalement occultée et ignorée. Ceci m’a toujours interrogé en tant qu’éditeur : pourquoi reçois-je des témoignages sur la 2nde guerre mondiale, et aucun sur la guerre d’Algérie ? En France, personne ne témoigne de cette période. Aucun soldat n’ose ou n’a envie de parler de ce qu’il a vécu – ou commis - « là-bas » en Algérie. De ce contraste énorme entre les mémoires algérienne et française, entre connaissance et omerta, naissent des malentendus. Le peuple français, et M Longuet lui-même peut-être, n’ont qu’une idée très vague des exactions commises par l’armée française en Algérie, cependant que les Algériens d’Algérie ou de France en ont, eux, une conscience aiguë (et ont d’ailleurs réagi très vivement au geste de M. Longuet). Je trouve le geste de M. Longuet extrêmement méprisable et choquant en regard des crimes épouvantables perpétrés en Algérie par l’armée française. Mais peut-être M. Longuet n’a-t-il même pas conscience du caractère odieux de son geste.
NK – Vous-même semblez avoir une meilleure connaissance des événements en Algérie. Pour quelle raison ?
CC – Comme 90 % des Français, j’ignorais totalement ce qui s’était passé « là-bas ». Une « opération de pacification », quelques vagues cas de torture peut-être… Mais mes interrogations en tant qu’éditeur m’ont poussé à engager un travail de recherche et de synthèse sur ces événements (puisque aucun témoignage ne semblait pouvoir me parvenir). C’est ainsi que j’ai pris connaissance des réalités historiques.
NK – C’est-à-dire ?
CC – Osons dire clairement les choses : la pratique massive et systématique de la torture – électricité, eau, coups, viol… – sur tout suspect ou proche d’un suspect, massacres de civils, exécutions sommaires, éliminations discrètes de milliers de cadavres, déplacements forcés de populations, incarcération de milliers de civils dans des camps, pillages, massacres et viols dans les mechtas, usage du napalm… Tout ceci en France est tu, gardé secret. Aucun manuel scolaire n’en parle. Quasiment aucun soldat ne le rapporte.
NK – Comment sortir de cette situation, selon vous ?
CC – Il faut d’abord commencer en France par un travail d’information auprès du grand public. C’est le premier mobile de mon travail de recherche et de synthèse, qui se transformera en roman le moment venu. Ce sera un livre un peu rude pour la France, mais qui sera salutaire. Tout au moins je l’espère.
NK – Et la reconnaissance des crimes par la France ?
CC – Oui, un jour, la France devra officiellement reconnaître les crimes qu’elle a laissé commettre par son armée en Algérie, depuis Sétif et Guelma jusqu’aux années 1954-1962, depuis les paras d’Alger jusqu’aux soldats dans les mechtas. Seule cette reconnaissance et les excuses qui leur seront associés, exprimées par la France de façon unilatérale et spontanée, pourront ouvrir la porte à une nouvelle page, à une réconciliation, à un renouement entre nos deux pays, dans le respect mutuel et l’amitié sincère. Une reconnaissance que je souhaite la plus proche possible.
NK – Y a-t-il un événement qui vous ait particulièrement marqué dans la guerre d’indépendance ?
CC – Il y a eu des milliers d’exactions particulièrement horribles. Mais je voudrais juste rapporter un événement qui me paraît emblématique. Nord-Constantinois, 1958. Une famille de nomades, le père, la mère et les enfants, est installée au bord d’un chemin avec sa tente et son troupeau. Passe un groupe de soldats français. Le sous-officier s’enquiert d’interroger le père. Celui-ci n’a rien à lui dire, tout simplement parce qu’il ne sait rien. Le sous-officier le torture. Sans effet. Alors il lui loge une balle dans le crâne, et les soldats poursuivent leur chemin en laissant le corps de l’homme entre les bras de sa femme et de ses enfants. Ils n’ont pas seulement tué l’homme, ils ont aussi brisé la vie de cette femme et de ces enfants. Ce nomade savait-il seulement que son pays était en guerre ? Cela n’est même pas certain. Son meurtre fut totalement gratuit et inutile, et par là même totalement épouvantable. Il est à l’image de ce que furent les centaines de milliers de morts algériens : un immense gâchis.
NK – Je vous remercie de votre attention.
CC – C’est moi qui vous remercie de la vôtre.

Samedi 3 novembre 2012

2.

 

Nouara Kribel – Comment qualifiez vous le geste de Gérard Longuet, ancien ministre français de la Défense?
Christophe Chomant – Ce geste est odieux quand on connaît les exactions de l’armée française en Algérie – à savoir : pratique massive et systématique de la torture (électricité, eau, coups, viols…) sur tout suspect, exécutions sommaires, massacres de civils, pillages et viols dans les mechtas, déplacements forcés et incarcération de populations dans des camps, élimination de milliers de cadavres, usage du napalm, etc. Cette réalité historique est, à l’inverse de l’Algérie, ignorée en France. Elle ne figure pas dans les manuels scolaires. Les soldats qui en sont revenus, et qui en furent acteurs ou témoins, se taisent. L’omerta et l’ignorance règnent. Il est donc possible que la majorité des Français ne comprennent pas le caractère odieux du geste de M. Longuet, cette insulte qu’il représente aux centaines de milliers morts et de suppliciés algériens.
NK – Croyez-vous que ce geste soit digne d'un ancien ministre?
CC – Je trouve ce geste honteux et lamentable, quand bien même viendrait-il d’un simple citoyen. A  fortiori donc de la part d’un homme d’Etat. J’ai honte pour lui, et honte pour la France.
NK – Comment voyez vous les relations futures entre l'Algérie et la France?
CC – Elles resteront difficiles, empreintes de douleur et d’amertume, tant que la France n’aura pas reconnu officiellement les crimes perpétrés par son armée en Algérie, depuis les paras d’Alger dans les sinistres centres d’El-Biar ou de l’école Sarouy, jusqu’aux simples soldats en opération dans les mechtas. Seul un geste mémoriel fort de la France permettrait – permettra – de dépasser les douleurs de l’histoire et de construire une amitié sincère entre nos deux pays, basée sur le respect et l’estime réciproques.
NK – croyez-vous que le geste de Gérard Longuet influera de façon néfaste sur les relations algéro-françaises?
CC – Je crois que M Longuet, fondateur du mouvement d’extrême droite « Occident » dans sa jeunesse, représente une fraction nationaliste et méprisante des Français qui est minoritaire. J’ai confiance en la grande majorité des Français, qui sont empreints d’amitié et de respect à l’égard du peuple algérien, ainsi qu’à l’intelligence des Algériens d’Algérie ou de France, qui savent que le geste de M. Longuet n’est qu’une expression caricaturale de cette mouvance extrémiste. Je fais également confiance à notre gouvernement et notre président François Hollande pour aller dans le sens d’une reconnaissance des crimes de l’armée française et d’une réconciliation de nos deux peuples. Gageons que l’intelligence gagnera sur la bêtise et le mépris.
NK – Êtes-vous pour la repentance de la France quant à la colonisation de l' Algérie et les crimes qui y ont été commis?
CC – À 100 %, oui.
NK – Qu'attendez-vous de la visite qu'effectuera le président François Hollande en Algérie à la fin de l'année?
CC – J’appelle Monsieur Hollande à se rendre à Sétif, Guelma, à l’immeuble d’El-Biar, à l’école Sarouy, à la Villa Sésini et aux camps entourant Alger, pour y exposer sans détour ni ellipse ce qui s’y passa jadis, y présenter les excuses de la France et – avec l’accord du gouvernement algérien – y faire déposer des plaques mémorielles.
NK – Comment voyez vous le « partenariat stratégique » entre l'Algérie et la France évoqué par un ministre français?
CC – Vous faites sans doute allusion au projet d’un « partenariat stratégique » dans les domaines économique, éducatif, énergétique, voire militaire, annoncé par le Ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius à l’occasion de la prochaine visite de François Hollande en Algérie en décembre 2012. Ce traité serait préféré, à la fois par la France et par l’Algérie, à un « Traité d’amitié », jugé prématuré. Un tel partenariat éducatif et économique (concernant notamment Renault, Lafarge et Total) entre nos deux pays est évidemment souhaitable. Ce serait un premier pas vers des relations plus apaisées et fraternelles. L’histoire de l’économie montre par ailleurs que tout échange entre deux pays est « gagnant-gagnant ». L’Algérie et la France ont besoin l’une de l’autre. Chacune a tout à gagner à un partenariat de quelque nature que ce soit avec sa voisine. Je pense personnellement que ce mouvement sera facilité et amplifié si la France trouve le courage et la grandeur d’effectuer son devoir de reconnaissance mémorielle. Le silence et le mensonge déshonorent plus que le courage et la vérité.

 

Dimanche 4 novembre 2012

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