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Chacun s’accorde à penser que le chômage de masse est la cause de tous les maux de notre société : pauvreté, moins-disant salarial, baisse de la consommation, récession, endettement public, extrême droite… Or, la productivité a été multipliée par cinq depuis cinquante ans sans que la redistribution du travail n’ait été sérieusement pensée. Cela mérite qu’on se penche un peu sur la question…

 

I. Les faits

 

Croissance durablement basse ; chômage durablement élevé
Depuis les années 1960, la croissance est en baisse continue en France :

01-Croissance-Det.png

Les taux importants des Trente Glorieuses étaient dû à un rattrapage naturel du PIB/habitant des États-Unis par la France, qui était très en retard en 1945. La croissance est bien sûr asphyxiée par le chômage de masse et la baisse du pouvoir d’achat. Mais même en cas de baisse du chômage, il est illusoire d’espérer la voir remonter un jour à 5 %.

Le taux de chômage suit de son côté une progression symétriquement inverse à celle de la croissance :

02-TauxChomage-Det.png

Ce phénomène est logique, parce que le chômage fait baisser le pouvoir d’achat de l’ensemble des salariés et asphyxie la croissance, cependant que la baisse de croissance, de son côté, détruit à son tour l’emploi, dans un cercle vicieux [récession <=> chômage]. Il semble donc également illusoire de revenir spontanément et rapidement au plein emploi.
Ce phénomène est aggravé par le fait que, sous l’effet des gains de productivité permis par les nouvelles technologies, même une reprise de la croissance à quelques points ne sera pas suffisante pour réduire le chômage de masse.

Il est intéressant également de noter le parallélisme entre l’évolution du taux de chômage et celle du vote d’extrême droite :

03-EvolutionScoreFN-Det.png

Ce parallélisme est logique puisque les idées d’extrême droite – notamment de bouc émissaire, de racisme et de repli nationaliste – se nourrissent de l’exaspération des gens face à l’ensemble des fléaux causés par le chômage.


Aparté sur un facteur aggravant du chômage de masse : moins-disant salarial et fuite du PIB depuis les salaires vers les revenus du capital
Le chômage de masse engendre un mécanisme nocif méconnu du grand public : comme les employeurs sont en position de force sur le marché du travail, les salaires se négocient à la baisse, selon un « moins-disant salarial ». Il s’ensuit que l’ensemble des salaires des travailleurs actifs baisse parmi l’ensemble du PIB, au bénéfice des revenus du capital (dividendes, stock-options, hauts salaires…). Beaucoup de diplômés bac+5, par exemple, commencent aujourd’hui au smic, ce qui ne se serait jamais vu il y a vingt ans.

Évolution comparée du PIB et du salaire moyen en France entre 1980 et 2010 :

04-EvolutionPIBSalaires-Det.png

Entre 1982 et 2006, par le fait de ce moins-disant salarial, la part des salaires dans le PIB a par exemple baissé de 10 points, passant de 67,3 % à 57,3 %, soit une baisse relative de 17 % (67,3/57,3). Les salaires ont perdu 17 % de ce que le PIB aurait pu / aurait dû leur octroyer. Cet argent perdu pour les salaires l’est évidemment pour la consommation et la croissance. Cette baisse globale des salaires est un manque à gagner pour la consommation du PIB produit, donc un facteur aggravant de récession et de chômage :

05-PartsPIB-1982-2006-Det.png

 

L’autre facette nocive de ce glissement de PIB est que l’argent acquis de façon surabondante par les revenus du capital se transforme mathématiquement (puisque cet argent ne se transforme pas en consommation) en placements financiers surabondants, lesquels en bulles spéculatives, lesquelles débouchent tôt ou tard sur un crack financier. Ce crack financier génère une crise bancaire, une crise économique (parce que les entreprises se trouvent en manque de financements pour se développer)… et donc un nouveau mouvement d’aggravation du chômage.
En résumé, le chômage de masse, par le phénomène de moins-disant salarial et la baisse globale de la masse salariale, crée un déséquilibre dans l’économie de marché entre la production (le PIB) et la capacité de consommation des gens, donc un phénomène de baisse de croissance, qui accentue à son tour le chômage, dans un cercle vicieux sans issue.


L’objection du relatif et de l’absolu
À cette remarque, peut être émise une objection : les salaires ont certes diminué de façon relative au PIB, mais ont tout de même augmenté globalement en valeur absolue, n’altérant donc pas le pouvoir d’achat des consommateurs. À quoi la réponse est : la croissance n’est pas fonction du pouvoir d’achat absolu des consommateurs mais de la part de leur salaire par rapport à l’ensemble des richesses produites. En effet, si la richesse globale produite (sous forme de biens et services) augmente relativement à la part des salaires, il y a nécessairement baisse relative de consommation de cette richesse globale produite, et donc récession économique. La part des salaires dans le PIB doit rester constante pour que la consommation et la croissance restent constantes. Ce qui n’est pas le cas dans le contexte de chômage de masse et de moins-disant salarial :
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Sur-augmentation des salaires de dirigeants d’entreprises
L’argent des salaires n’a pas seulement fui vers les dividendes des actionnaires, il s’est également déplacé en direction des salaires les plus élevés. Le raisonnement du chef d’entreprise (par exemple un directeur de supermarché) est simple : « Si j’utilise la situation du chômage pour rémunérer mes dix employés 100 € de moins par mois (ou ne pas augmenter leur salaire en dépit de l’augmentation des bénéfices), je pourrai augmenter mon propre salaire de 1.000 €, et le faire passer de 10.000 à 11.000 € mensuels. » Ces directeurs d’entreprise ne sont pas conscients du fait que, au-delà du caractère choquant et indécent des écarts de rémunération atteints aujourd’hui en France, ils se tirent une balle dans le pied, car ils contribuent à l’appauvrissement général des consommateurs et détériorent in fine l’activité de leur propre entreprise. « Les rendements privés ne coïncident pas avec les rendements sociaux », pourrait-on dire en langage économique.
Attention : il ne s’agit pas de condamner le chef d’entreprise sur-rémunéré en tant que personne ; un militant gauchiste mis à sa place aurait pu tout aussi bien se comporter de la même manière. L’être humain est par nature intéressé. C’est non pas la personne mais le mécanisme économique qui doit être combattu – dont la cause première ici est le chômage de masse. Il faut donc briser le chômage, pour que les écarts de salaire soient moins distendus.
Ce n’est pas seulement une question d’équilibre économique : les écarts de revenus excessifs nourrissent le vote FN et les risques d’insurrection sociale.
Le chômage de masse non seulement fait fuir l’argent du PIB depuis les salaires vers les revenus du capital, mais de plus augmente les inégalités au sein des salaires restants. C’est dire la perte totale de pouvoir d’achat subie par les salaires les plus faibles (et qui entraîne bien sûr baisse de consommation et récession).


Aparté sur le fonctionnement « normal » et espéré de l’économie de marché productive
Une économie de marché ne fonctionne de façon durable que si les consommateurs ont les moyens financiers d’acquérir les biens et services qui sont produits par cette économie. Elle ne fonctionne donc de façon durable que si la part des salaires dans le PIB demeure stable. À défaut, si cette part salarial vient à baisser (au bénéfice de la part captée par les revenus du capital), le niveau de vie et la consommation des citoyens baissent, la croissance et l’activité des entreprises régressent, le chômage s’aggrave, accentuant la baisse de niveau de vie et de consommation des citoyens, ce qui enclenche un cercle vicieux [baisse de croissance => chômage => appauvrissement de la population => baisse de croissance] conduisant à la récession. Cette récession économique engendre généralement une crise sociale (les gens sont exaspérés par les difficultés subies et les efforts exigés), une crise politique (décrédibilisation du pouvoir en place, de la gauche et de la droite démocratiques et républicaines), une montée des extrémismes politiques et parfois des guerres internationales (qui jouent le rôle d’une dérivation nationaliste des aigreurs ressenties par la population).


Quelques considérations sur les relations entre le PIB, le chômage et la part des salaires – ou la faille de Smith
On sait qu’Adam Smith a défendu l’économie de marché libérale en arguant du fait qu’une « main invisible » régulait automatiquement les déséquilibres pouvant survenir entre les différents partenaires (comme par exemple la « libre concurrence », qui ajuste au mieux la qualité et les prix dans l’intérêt du consommateur), et à la différence de Keynes, lequel pense que l’État peut intervenir parfois (sous la forme d’une fiscalisation dissuasive/incitative) afin de réguler un mécanisme qui s’emballerait ici ou là. Smith a raison, certes… mais en période de plein emploi. Force est de constater qu’en période de fort chômage (causé au départ par une explosion – non prévisible – de la productivité), la machine se déséquilibre : les salaires baissent, la consommation baisse, la croissance baisse… et le chômage s’aggrave plus encore, dans un cercle vicieux qui n’est plus maîtrisable. Le cercle vertueux [PIB => salaires => consommation => croissance => PIB] est rompu. Le scénario par lequel une explosion de productivité (sans redistribution du temps de travail) génère un chômage de masse constitue une faille dans le raisonnement de Smith :
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Et quand ni l’autorégulation de Smith ni l’intervention keynésienne ne jouent leur rôle, alors adviennent des insurrections, révolutions sociales ou régimes dictatoriaux, dont est émaillée l’histoire des peuples.


Récapitulation des rouages pervers du chômage de masse
Deux principaux mécanismes sont à l’œuvre de façon parallèle :
D’un côté, le chômage de masse met les employés en situation défavorable par rapport aux employeurs sur le marché du travail. À travail et qualification égale, les employeurs payent moins. Ce « moins-disant salarial » entraîne une baisse de la part globale des salaires au sein du PIB, laquelle entraîne mécaniquement une baisse de la consommation, donc de la croissance. Elle entraîne un ralentissement de l’activité des entreprises et une nouvelle augmentation du chômage.
D’un autre côté, l’argent qui n’a pas été versé aux salaires se transforme en revenus du capital (revenus des hauts dirigeants d’entreprise, dividendes versés aux actionnaires, stock-options versés aux cadres, parachutes dorés…). Ces revenus financiers alimentent une exubérances des marchés financiers, des bulles spéculatives, et donc à plus ou moins long terme des cracks boursiers, cracks bancaires, qui à leur tour génèrent des crises économiques et du chômage :

 

08-GainsProductivitéImportants-Dét

Pour couronner le tout, le chômage de masse entraîne des dépenses sociales, un soutien artificiel de la croissance (comme par exemple les « primes à la casse ») et des politiques d’emplois aidés, lesquels conduisent à un endettement des collectivités publiques, dont nous observons l’aggravation en Occident depuis dix ans :

 

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II. Solutions possibles

 


Que faire pour enrayer le couple infernal récession-chômage ? La voix « raisonnable »
Certaine voix « raisonnable », orthodoxe, préconise de réduire les dépenses publiques, ce qui permet de réduire à la fois les impôts et les charges pesant sur les entreprises, de façon à relancer à la fois la consommation et l’emploi, et réduire la dette publique. Cette voix, taxée « d’austérité » ou de « rigueur » par l’extrême gauche, appliquée avec un relatif succès par l’Allemagne, est en partie pertinente. Son raisonnement n’est pas faux. On sait en effet que l’emploi et les richesses sont produites par les entreprises privées, non par les caisses de l’État, lesquelles au contraire s’alimentent – directement et indirectement – sur les richesses produites par l’entreprise (En surtaxant l’entreprise, la collectivité publique se tire une balle dans le pied, puisqu’elle asphyxie ce qui l’alimente). Or, les charges sociales françaises sont parmi les plus lourdes d’Europe, notamment plus qu’en Allemagne ou en Angleterre. Taxer le moins possible les entreprises en maîtrisant les dépenses publiques contient donc sa part de vertu, en terme à la fois d’incitation à l’embauche et de bonne santé des comptes publiques.
Il est probable aussi que le Code du travail français, l’un des plus rigides du monde, est dissuasif à l’embauche. L’intention de protéger l’employé contre un employeur malhonnête est vertueuse…. à condition que cet « acquis social » ne se retourne pas en possibilité pour un employé vénal de se servir à bon compte, via les prud’hommes, dans les caisses de l’entreprise. Cette tradition française, érigée en sport national, est en effet un frein à l’embauche dans notre pays. Pour une certaine gauche, il n’existe que des employeurs cupides et des employés victimes – vision des choses inexacte et naïve. 75 % des entreprises passant devant le tribunal du commerce pour dépôt de bilan le sont suite à une douloureuse mésaventure aux prud’hommes. Autant d’entreprises disparues par l’opportunisme et la cupidité de certains employés d’une part, et l’angélisme du système et du Code du travail d’autre part. En cas de difficultés relationnelles entre employeur et employé, la « rupture conventionnelle » de contrat, avec indemnité de départ raisonnable, devrait être systématisée et banalisée, pour que les entreprises n’aient plus peur d’embaucher par crainte des prud’hommes, et pour qu’elles se décident à embaucher une personne de plus plutôt que d’utiliser des heures supplémentaires. La surprotection française de l’employé vénal tue l’emploi et l’employé (tout comme la surprotection française du locataire insolvable tue la location et le locataire) – paradoxes et absurdités typiquement français, et ravageurs.
Mais au-delà du problème français des charges sociales excessives et de la rigidité du Code du travail (qui sont des freins réels à l’emploi), au-delà des préconisations de réduction des dépenses publiques (qui sont pertinentes), il convient de prendre du recul par rapport à l’évolution de la productivité et du temps de travail dans notre pays depuis deux siècles :


À l’origine du chômage de masse : une explosion de la productivité
Alors que la productivité a doublé entre 1820 et 1960, avec une division par deux du temps de travail hebdomadaire et (mathématiquement) un maintien du plein emploi, cette productivité a été multipliée par cinq depuis cinquante ans, avec un maintien du temps de travail hebdomadaire et (tout aussi mathématiquement) l’émergence d’un chômage de masse qu’aucune mesure politique classique – ni même aucune croissance – ne peut plus endiguer :

 

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Observons plus précisément l’évolution du nombre d’heures de travail nécessaires à la production du PIB et celle de la population active en France depuis 1970 :

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Le PIB français pourrait tout aussi bien être produit avec l’abaissement de 20 % du temps de travail des actifs, la création d’autant d’emplois et la résorption d’autant de chômeurs.


Récapitulation des principales causes françaises du chômage :

 

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Creusons la question du temps de travail :

 

III. Gains de productivité et réduction du temps de travail

 

Comment advint la semaine de 5 jours ?
On ne travailla pas toujours 5 jours par semaine, mais d’abord 6. Henry Ford préconise l’instauration de la semaine de 5 jours en 1926, dans le but de redistribuer le travail (et les revenus) entre actifs et chômeurs, et de relancer la consommation globale grâce à cette deuxième journée de congé libérée dans la semaine. Ford, en chef d’entreprise éclairé, a compris que l’économie ne marche sur ses deux pieds que si le citoyen dispose d’un salaire et d’un temps de loisir suffisants pour pouvoir consommer la production, à défaut de quoi l’économie s’étouffe et s’effondre sur elle-même. La semaine de 5 jours n’est tout d’abord suivie que par quelques entreprises aux États-Unis. Elle est généralisée après la grave crise de 1929. En France, elle sera instaurée en 1945, à l’issue de la guerre et à l’occasion de l’union sacrée entre gaullistes et communistes (et entre les différentes catégories sociales).


La semaine de 4 jours : une longue gestation
En 1978, Jean Gandois, président du CNPF, constatant les gains importants de productivité au sein de sa propre entreprise, publie une tribune favorable à une réduction du temps de travail, dont le bénéfice pour l’économie serait une homogénéisation du pouvoir d’achat et du temps de consommation disponible parmi l’ensemble des consommateurs (plutôt que d’avoir d’un côté des actifs ayant l’argent mais pas le temps pour consommer, et de l’autre côté des chômeurs en ayant le temps mais pas l’argent).
En 1994, Michel Barnier (Vers une mer inconnue, Hachette), qu’on pourra difficilement taxer de gauchiste, préconise un passage de la semaine de travail de cinq à quatre jours pour réconcilier emploi et activité. Cette mesure serait selon lui rendue possible par la fixation d’une loi cadre à 18 ou 24 mois de délai, de négociations par branche et par entreprise, de l’organisation d’un Grenelle de suivi, et d’une exonération des cotisations chômage pour les entreprises passant à quatre jours avec embauche. Un tel « choc » social bouleverserait positivement selon lui les mentalités et les comportements vers un « changement de civilisation ».
En 1995, la commission Boissonnat, mise en place par Édouard Balladur (qui n’a pas non plus la réputation d’être un communiste révolutionnaire), fait le bilan des gains de productivité et de l’évolution de la main d’œuvre disponible en France. Elle préconise une « baisse de la durée du travail de 20 à 25 % d’ici à 2015 ».
En 1997, une étude du Ministère du Travail estime à 1.600.000 le nombre de CDI qui seraient créés par une application générale d’une semaine de quatre jours. Ceci sans compter les emplois qui émergeraient spontanément des nouvelles activités développées par le fait du troisième jour de congé libéré. Et sans compter non plus le bond de consommation et de croissance pour l’économie française que généreraient ces 1.600.000 nouveaux emplois créés.
Des employeurs comme Antoine Riboud (Danone), Claude Bébéar (Axa), Kléber Beauvillain (Hewlett-Packard), Jean-Louis Giral (Desquenne et Giral) ou Jean Peyrevelade (Crédit Lyonnais) prennent ouvertement position en faveur d’une réduction de la semaine de travail à quatre jours, qui permettrait de créer de l’emploi, d’améliorer les conditions de travail de leurs employés (donc leur productivité), d’homogénéiser le temps libre et les revenus des travailleurs, et de créer de nouveaux secteurs d’activité et de croissance grâce à l’explosion des loisirs.
Enfin, Pierre Larrouturou, homme de gauche conscient du rôle crucial de l’entreprise dans la création de l’emploi (ce qui n’est pas forcément répandu dans les esprits de gauche, loin s’en faut), conduit des listes et candidats aux élections européennes de 1999 et législatives de 2002 sous la bannière « Combat pour l’emploi », en y défendant le projet d’une semaine de 4 jours avec exonération des cotisations chômage des entreprises qui embaucheraient 10 % de personnel.
Aujourd’hui, bon an mal an, grâce à une loi de Robien du 11 juin 1996, plus de 400 entreprises françaises sont passées à la semaine de 4 jours, sans augmenter leurs coûts de production, en maintenant les salaires et en créant de nombreux emplois.


Une réduction du temps de travail aujourd’hui ?
Robert Reich, Ministre du travail de Bill Clinton, déclare en 2012 que « la question fondamentale est de mieux répartir les bénéfices de la révolution de la productivité. Le problème n’est pas qu’il y ait moins de travail à cause des ordinateurs, des robots et d’internet mais que les fruits de cette productivité ne sont pas partagés correctement : une grande partie de la population est au chômage et ne gagne plus de quoi vivre, tandis que l’essentiel des gains de productivité va aux 1 % les plus riches. » Il nous faut donc « organiser une vraie réforme fiscale pour réduire le temps de travail sans perte de revenus, permettant ainsi des créations d’emplois supplémentaires. »
L’application d’une semaine de 4 jours permettrait en effet :
- de créer un nombre d’emplois élevé, suffisant pour enrayer le chômage de masse ;
- d’améliorer les revenus des chômeurs ayant retrouvé un travail ;
- d’améliorer, par mieux-disant salarial, les revenus de l’ensemble des travailleurs ;
- de relancer la consommation et la croissance par l’amélioration des revenus et la libération d’un troisième jour de congé dans la semaine ;
- d’améliorer les conditions de travail – donc accessoirement la productivité des salariés ;
- d’améliorer l’activité et la productivité des entreprises ;
- de quitter le cercle vicieux [chômage-récession] pour retrouver le cercle vertueux [consommation-croissance] ; de rééquilibrer en somme l’économie de marché productive ;
- de résorber la dette et d’oxygéner les comptes publics ;
- d’avancer vers un monde où le citoyen est moins mobilisé par le travail contraint, et plus disponible pour la culture et l’enrichissement personnels.


Une avancée sociale gagnant-gagnant
Dans le scénario d’une redistribution du travail à 4 jours par semaine, l’ensemble des partenaires serait gagnant :
- Les chômeurs retrouvent du travail et un salaire décent ;
- Les salariés voient, par un troisième jour de congé dans la semaine, leurs conditions de vie améliorées, et, dans un contexte de plein emploi, leurs salaires négociés à la hausse (tendant à s’indexer naturellement à l’évolution du PIB) ;
- Les entreprises ont des employés plus reposés, motivés et efficaces, donc plus productifs ;
- L’activité des entreprises est oxygénée par l’amélioration du niveau de revenu de l’ensemble des travailleurs ;
- Les entrepreneurs voient s’ouvrir de nouveaux champs d’activité par l’avènement d’un troisième jour de congé dans la vie des consommateurs ;
- Rassurés sur la situation économique et sociale, les épargnants épargnent moins et dépensent plus, oxygénant l’économie ;
- Les comptes publics se désendettent et retrouvent l’équilibre.
Il est à  noter que cette perspective « gagnant-gagnant » suppose de sortir d’un schéma manichéen et sectaire de type « gagnant-perdant », par exemple « ouvrier contre patron », « gauche contre droite » ou « public contre privé », dépassement qui n’est certes pas facile pour tout le monde et constitue l’une des difficultés dans l’accomplissement d’une révolution sociale.

 

13-ImplicationsSemaines4jours-Det.png

Au final, dans ce cas de figure, les citoyens travaillent moins, travaillent tous, gagnent plus et dépensent plus, ce qui a pour effet de nourrir la croissance. Ce n’est plus « travailler plus pour gagner plus », mais « travailler moins pour travailler tous, et donc au final gagner plus ».


IV. L’action

 

La question est : comment passer à une semaine de quatre jours, de façon pragmatique, réaliste et pacifique ?


Inventaire préalable des principaux obstacles
- Impossibilité pour une entreprise d’agir seule et sans aide
Une entreprise ne peut pas décider seule, de façon isolée, de réduire le temps de travail de ses employés. Elle ne peut l’accomplir que dans le cadre d’un mouvement général des entreprises, lui-même impulsé par un cadre légal, et qu’avec une aide financière des pouvoirs publics (comme par exemple une défiscalisation des cotisations chômage) si elle n’est pas une entreprise disposant de bénéfices ou dividendes substantiels.
- Les pouvoirs publics ne doivent pas mettre l’entreprise en difficulté
La redistribution du temps de travail ne doit pas être imposée brutalement aux entreprises mais « vivement recommandée » par un cadre légal s’échelonnant dans le temps, pour permettre la réflexion et la concertation au sein de l’entreprise, un cadre légal qui ne s’ingère pas dans l’organisation interne de l’entreprise, et des incitations fiscales plutôt que des sanctions.
- Diversité des entreprises
Une petite entreprise artisanale de cinq personnes n’est pas une multinationale de 3.000 employés cotée en bourse ; une entreprise de service en informatique n’est pas un supermarché. Réduire le temps de travail et embaucher ne s’accomplira pas dans le même délai ni de la même façon au sein des différents types d’entreprise.
- Nécessaire délai d’adaptation entre le système de formation et l’emploi créé
Si la semaine de 4 jours était instaurée du jour au lendemain, l’offre de travail existante ne pourrait pas satisfaire la demande créée. La disponibilité actuelle de main d’œuvre n’est pas adaptée, ni en terme de secteur d’activité ni en terme de niveau de qualification, à l’emploi que dégagerait une réduction sensible du temps de travail pour tous. Plusieurs années d’adaptation du système de formation seront nécessaires à une adéquation entre les besoins et les disponibilités de qualification. Même en cas d’étalement sur cinq années d’une application de la semaine de quatre jours, le système de formation traverserait une période de surchauffe. Il est donc nécessaire qu’un passage à une semaine de quatre jours s’échelonne sur plusieurs années – le temps nécessaire également pour chaque entreprise de préparer la nouvelle organisation du travail, en douceur, par la discussion, et de gérer ses embauches.
- Résistance des bénéficiaires du chômage de masse
Nous savons que le chômage de masse permet de tirer les salaires vers le bas, et symétriquement de tirer les bénéfices et dividendes vers le haut. Certains acteurs ne sont donc pas victimes du chômage de masse et de la récession, mais sont susceptibles d’en tirer profit. Il s’agit essentiellement des actionnaires des grosses entreprises qui réalisent des gains de productivité et bénéfices élevés, ainsi que des cadres et dirigeants détenant des stock-options. Même si ces acteurs ne représentent qu’une infime proportion de la société française, il est prévisible que soit observée une résistance à l’application de la semaine de 4 jours par des corporations, syndicats, lobbies ou partis politiques qui subiraient l’influence de ces acteurs.
- L’objection du libéralisme anti-keynésien
Les économistes libéraux anti-interventionnistes, comme par exemple Pascal Salin, réprouvent, au nom d’une supposée autorégulation du système, l’idée d’une redistribution du travail. Leur argumentaire, par ailleurs sophistiqué, occulte malheureusement le phénomène selon lequel un gain soudain de productivité entraîne un chômage de masse, lequel un moins-disant salarial, lequel une baisse de la part des salaires dans le PIB, et laquelle une asphyxie de la consommation et de la croissance, venant nourrir un cercle vicieux chômage-récession. Sur ce phénomène qui déséquilibre et détruit l’économie de marché productive, la position libérale anti-keynésienne reste muette et achoppe.

Quelles sont les différentes voies imaginables d’accès à une semaine de quatre jours dans les entreprises ?

 

Une voie par fiscalisation des gains de productivité et des dividendes non transformés en emplois
Les gains de productivité depuis cinquante ans ont créé un chômage de masse, ont fait baisser de dix points la part des salaires dans le PIB et augmenter de dix points la part des revenus du capital (dividendes, stock-options, hauts revenus, parachutes dorés). Inversement, si le temps de travail avait été redistribué de façon équilibrée à mesure de l’évolution de la productivité, il n’y aurait pas de chômage aujourd’hui, la part des salaires serait restée constante dans le PIB et la part des revenus du capital serait également restée constante. Il semble donc légitime aujourd’hui d’envisager une redistribution du travail par fiscalisation des bénéfices et dividendes qui n’ont pas été / qui ne sont pas transformés en emplois.
Concrètement, les entreprises seraient surveillées par un observatoire quant à leurs bénéfices, leurs dividendes versés, leurs gains de productivité, la part des salaires dans le chiffre d’affaires, le temps de travail de leurs employés et leurs emplois créés. Au-delà d’un certain ratio [productivité x bénéfices / part salariale], l’entreprise serait invitée à réduire le temps de travail de 20 % sans baisse de salaire et à embaucher entre 10 et 20 % de nouveaux employés (selon les gains de productivité opérés par la redistribution du travail). À défaut, l’entreprise serait fiscalisée par une « Taxe Productivité Emploi », à hauteur de la masse salariale perdue pour la population, la consommation et la croissance. Cette taxe alimenterait un Fonds d’aide au passage à 4 jours pour les petites entreprises.
Réciproquement, bien sûr, une entreprise passée à la semaine de quatre jours ne serait pas (ou plus) soumise à cette « Taxe Productivité Emploi », quels que soient ses gains de productivité, ses bénéfices ou ses dividendes versés.
À l’objection selon laquelle une telle mesure instaurée en France ferait fuir nos entreprises à l’étranger, exhortons l’Europe – et les États-Unis – à nous imiter : il en va en effet de l’intérêt de tous les États, car tant que les bénéfices et dividendes dégagés par les gains de productivité ne seront pas reconvertis en emplois, les pays occidentaux connaîtront le chômage, la pauvreté, l’insécurité publique, l’endettement et les menaces extrémistes.

 

Une voie par défiscalisation des cotisations chômage
C’est la voie promue par Pierre Larrouturou et la Loi de Robien du 11 juin 1996 (abrogée par la loi Aubry du 13 juin 1998 sur les 35h), par laquelle était offerte aux entreprises la possibilité de réduire le temps de travail à quatre jours par semaine avec une obligation d’embauche en contrepartie d’une exonération de cotisations sociales de 40 %, puis 30 % les années suivantes, le tout pendant sept ans.
Michel Rocard, de son côté, présenta en 1996 à la commission des Affaires sociales du PS un projet de loi qui consistait à diviser les cotisations chômage par quatre au-dessous de 32 h de travail, et à multiplier ces cotisations par quatre au-dessus de 32 h. Le système était incitatif à l’embauche et source d’équilibre budgétaire puisque tout chômeur embauché se met à payer des cotisations sociales. Ce projet, qui reçut l’approbation du CNPF et de la CFDT, ne fut pas appliqué.
Comment penser aujourd’hui cette voie ? L’idée générale est celle d’un transfert entre le coût social du chômage et le coût d’instauration d’une semaine de 4 jours sans baisse des salaires, tout en préservant au mieux la comptabilité des entreprises et les comptes publics.
Le montant des cotisations chômage [employeur + employé] sur le salaire est de 6,70 %. On voit immédiatement qu’une entreprise qui serait exonérée des cotisations chômage ne pourrait pas pour autant créer 10 % d’emplois sans déséquilibrer ses comptes.
Et quand bien même elle le pourrait, l’exonération des cotisations chômage pour les entreprises passant à quatre jours mènerait in fine à la faillite des Assedics, puisque, même dans le cas idéal où toutes les entreprises passeraient à quatre jours, il resterait tout de même quelques centaines de milliers de chômeurs, qu’il faudrait bien indemniser. Or, avec quel argent si plus aucune entreprise ne payait de cotisation chômage ?
Le problème est que la masse totale des indemnisations chômage n’égale pas la masse salariale que ces chômeurs percevraient s’ils retrouvaient un emploi. Pour redonner un emploi aux chômeurs par redistribution du temps de travail, il est donc nécessaire de trouver de l’argent ailleurs que dans les caisses des Assedics.
Ce manque à gagner peut être trouvé :
- par le gain de productivité dégagé grâce à la réorganisation du travail au sein de l’entreprise ;
- par un gel momentané – voire légère baisse – des hauts salaires (avec maintien des bas salaires) ;
- par la voie citée plus haut de fiscalisation des bénéfices et dividendes non transformés en emplois à quatre jours pour les entreprises cotées en bourse, sous forme d’une « Taxe Productivité Emploi ». Cette taxe financerait un « Fonds de passage à la semaine de 4 jours » pour les petites entreprises ;
- par une réduction des dépenses publiques permettant une réduction des autres charges sociales, laquelle réduction oxygènerait les comptes des entreprises et permettrait notamment le maintien de cotisations chômage minimales pour l’entreprise passant à quatre jours ;
- par un transfert du budget « emplois jeunes / emplois d’avenir » en direction d’aides temporaires au passage à quatre jours, ce qui, nous le verrons plus loin, serait moins coûteux par emploi créé ;
- par un bonus-malus sur les cotisations chômage inspiré de celui de Michel Rocard, et qui nourrirait lui aussi un « Fonds de passage à la semaine de 4 jours ».
Pour résumer, l’argent qui permettrait de rémunérer l’ensemble des chômeurs français dans un contexte de plein emploi (avec une semaine de quatre jours) existe. Cet argent comprend l’ensemble des indemnités chômage + les coûts sociaux indirects du chômage + des sommes qui se sont « égarées » ici et là dans les comptes des entreprises et des actionnaires. Il s’agit de localiser cet argent et de le redistribuer de façon « judicieuse ».

 

Le coût envisageable d’une semaine de 4 jours par défiscalisation des cotisations chômage
Prenons l’exemple d’un « emploi d’avenir ». Celui-ci coûte 23.000 € par an (3,45 milliards d’euros pour 150.000 emplois créés). Aider une entreprise exonérée (ou presque) de cotisations chômage (6,70 % de la masse salariale) à passer à quatre jours et embaucher 10 % d’employés coûterait deux fois moins cher par emploi créé qu’un « emploi d’avenir ». Il ne serait en effet nécessaire de financer que la moitié de l’emploi (l’autre moitié étant largement financée par l’exonération). La même somme de 3,45 milliards d’euros permettrait donc de financer le coup de pouce pour l’embauche de 300.000 chômeurs par les entreprises privées (et conséquemment le passage à 4 jours de 3.000.000 d’actifs). Une somme de 20 milliards d’euros permettrait quant à elle de financer l’embauche de 2.000.000 de chômeurs, et le passage à 4 jours de 20.000.000 d’actifs.
Ces sommes sont à mettre en regard :
- du coût social indirect du chômage – aides sociales diverses publiques (collectivités) et privées (ONG), soins, médicaments, CMU, surcoût scolaire, ZEP, ZSP, délinquance, surcoût judiciaire et policier… –, coût social indirect qui disparaîtrait en cas de retour au plein emploi ;
- du coût humain et financier d’une insurrection sociale analogue à celles de 1789, 1830, 1848, 1871 ou 1968 ;
- du coût humain, économique et financier d’un accès au pouvoir de l’extrême droite ;
- du fait que les « emplois d’avenir » ont certes le mérite de réintégrer des jeunes dans la vie sociale et de faire baisser les chiffres du chômage, mais ne sont pas productifs et durables comme de vrais emplois privés créés par les entreprises ;
- des 60 milliards d’euros d’exil fiscal subis chaque année par la France. Un tiers de l’exil fiscal suffirait à créer 2.000.000 d’emplois réels dans le privé et faire passer 20.000.000 d’actifs à la semaine de 4 jours.

Il est probable que pourrait être définie une association de différentes voies : fiscalisation des dividendes (si possible au niveau international), exonération partielle des cotisations chômage, bonus-malus de type Rocard, coup de pouce financier des pouvoirs publics…

Il est essentiel d’avoir en tête le fait que, en période de plein emploi retrouvé :
- les salaires seront mécaniquement tirés vers le haut, et les Français verront leur niveau de vie amélioré par rapport à l’ancienne situation de semaine de cinq jours et de chômage de masse ;
- les entreprises verront leur activité se développer et rebondir ;
- les comptes publics seront assainis.
Trois éléments essentiels pour la prospérité de notre pays.

 

V. Révolution ou insurrection ?

 

Anthropologie du politicien : a-t-il le pouvoir de changer la société ?
Les hommes politiques nationaux – ministres, députés, sénateurs – ont-ils le pouvoir d’organiser une telle révolution sociale ? Cela n’est pas certain. Pour quelles raisons ?
- Le bureau feutré d’un politicien national est loin de la souffrance des électeurs. Voyant monter doucement mais sûrement le score du FN, le politicien en théorise les causes, mais sans en connaître la réalité au quotidien.
- Le politicien est piégé par des mécanismes psychologiques de comportements grégaires et discours sectaires, où la critique systématique de l’autre et l’ineptie dogmatique priment sur l’imagination et la proposition constructives et ouvertes.
- Le politicien, souvent fonctionnaire, méconnaît malheureusement le fonctionnement de l’entreprise et de l’emploi, ceci étant accentué par la culture « anti-entreprise » d’une certaine gauche française.
- Le politicien doit souvent son poste à un « supérieur dans le parti », dont il n’osera pas se démarquer sur le plan des idées – ou de la vacuité d’idée.
- Le cumul des mandats impose aux politiciens des semaines de travail surchargées qui les privent du temps et du recul nécessaires à l’imagination de remèdes pragmatiques.
- Le politicien, soucieux de sa carrière ou de sa réélection, qui lui assurent pouvoir et train de vie, est parfois plus sensible à la popularité immédiate qu’à l’intérêt général à long terme.
- À ce titre, le politicien français, quel que soit son bord, a tendance à indexer sa cote de popularité personnelle à l’argent public qu’il fait dépenser pour ses électeurs, ce qui l’incite plus à augmenter les impôts qu’à réfléchir à de nouveaux équilibres financiers à long terme.
- Enfin, un homme politique ne peut jamais agir seul, de sa propre initiative, mais uniquement dans le cadre d’un mouvement collectif de ses pairs.
Attention : une fois de plus, il ne s’agit pas de critiquer les personnes ; c’est le système qui est ainsi fait et ôte aux politiciens leur pouvoir d’action.
Isolement de la réalité, conditionnements sectaires, méconnaissance de l’entreprise, carriérisme, soumission hiérarchique, cumul des mandats, isolement exécutif : le pouvoir – ou plutôt l’impuissance – des politiciens à changer la société pose aujourd’hui non plus seulement question mais problème.
Ce phénomène est notamment l’une des causes du dérapage interminable du chômage et de la montée inexorable du vote FN, qu’aucun politicien, au-delà des indignations convenues, n’est plus en mesure d’endiguer. Il laisse à penser que des décisions politiques fortes à venir ne sauraient être prises que sous la pression d’une montée en puissance de l’extrême droite ou d’un mouvement social de nature insurrectionnelle. L’incapacité politicienne nourrit malheureusement une légitimité – voire une nécessité – révolutionnaire.
La nécessité de restructurer la société conjuguée au sentiment que la classe politique est impuissante nourrit de toute façon trois phénomènes : la montée inexorable de l’extrême droite (comme dans les années 1930), des insurrections populaires incontrôlées et la perspective d’une révolution structurée.
Faire pression sur le gouvernement (par le biais d’une grève générale) serait peut-être la seule façon aujourd’hui de donner au(x) politicien(s) le pouvoir et la légitimité d’agir.

 

Révolution de 1789, rappel des faits
Au début des années 1780, une part excessive du PIB (et du pouvoir) est captée par l’aristocratie et le clergé, au détriment de ceux qui travaillent à le produire – entrepreneurs, commerçants, ingénieurs, techniciens, ouvriers, paysans… Le 8 juin 1783, le volcan islandais Laki déverse dans le ciel d’Europe 14 milliards de mètres cubes de cendres. Les phénomènes de chaleur, de froid et de grêle s’intensifient, rendant plus difficiles les conditions de vie des habitants. L’été 1788, un orage particulièrement violent détruit quasiment toutes les récoltes du pays. L’année suivante, le peuple affamé descend dans la rue et réclame du pain au roi. Le pays bascule dans l’insurrection. Clergé et aristocratie perdent leur fortune et leurs privilèges. Ceux qui au contraire travaillaient à produire le PIB prennent les rênes du pouvoir et réforment la société.

 

La voie non souhaitable d’une insurrection incontrôlée
Supposons que le marché du travail ne se régule pas de lui-même (ce qu’en effet il ne semble pas faire) et que les pouvoirs publics ne prennent pas les mesures nécessaires pour redistribuer le travail et éradiquer le chômage. Rien n’interdit alors de penser que la situation que nous connaissons (5 millions de chômeurs, pauvreté, austérité, récession, extrême droite à 20 %) risque de dégénérer en insurrection sociale (comme en 1789, 1830, 1848, 1871 ou 1968).
Ce scénario se déroulerait selon les mécanismes logiques suivants : les entreprises ne comprennent pas leur propre intérêt de redistribuer le travail et d’embaucher grâce à l’augmentation de la productivité et de la plus-value ; les plans sociaux et licenciements se multiplient ici et là en France ; les pouvoirs publics n’ont pas la conscience ou la capacité d’agir ; les employés et les chômeurs, aigris et étranglés par l’austérité, le chômage, la récession et la fiscalité, plus ou moins canalisés par des mouvements d’extrême gauche ou d’extrême droite, descendent dans la rue et se livrent à des violences pour exprimer leur colère. La répression et les combats sont sanglants. Pour ramener l’ordre social, le pouvoir politique et les entreprises cèdent. La redistribution du travail et des revenus permise par les gains de productivité s’effectue certes, mais par la force. Les coûts humains et financiers – vies humaines, maintien de l’ordre, réparation des dégâts, déstabilisation de l’autorité publique et des entreprises… – en seraient élevés pour la collectivité.
L’Histoire de France jalonnée d’insurrections populaires est-elle une fatalité ou peut-on mieux faire ? Y aurait-il une mauvaise tradition française de laisser pourrir les situations potentiellement explosives, quand par exemple l’Allemagne de son côté parvient à les prévenir et les corriger en amont…? À choisir, une révolution sociale pacifique du marché du travail ne serait-elle pas préférable à une insurrection sanglante, y compris pour les entrepreneurs et les politiciens ?

 

Une « révolution » aujourd’hui
Le scénario d’une révolution économique et sociale aujourd’hui serait le suivant : un mouvement revendicatif s’organise pour demander aux pouvoirs publics l’application d’une semaine de 4 jours, selon les modalités exposées plus haut (fiscalisation des dividendes non transformés en emplois à 4 jours ; défiscalisation des cotisations chômage pour la transformation d’emplois à 4 jours et embauche de 10 % de personnel). L’organisation d’une grève générale répétée ou reconduite, bloquant l’activité du pays, pousse le pouvoir à légiférer. La révolution économique et sociale s’accomplit, sans combats de rue ni sang versé. Au fil des ans, le plein emploi est rétabli ; les salaires, le pouvoir d’achat et la consommation augmentent, la croissance revient, les entreprises se développent, les finances publiques s’assainissent, l’endettement disparaît, l’extrême droite se dégonfle comme un ballon de baudruche. À l’instar des révolutions arabes, un mouvement de ce type est organisé par des citoyens du peuple français, de différents bords politiques, via le web – Overblog, Facebook…

 

Les acteurs d’une possible révolution – ou comment l’extrême gauche doit réviser ses préjugés
Une révolution n’est pas le fait d’une minorité s’imposant sur la majorité. Elle rassemble au contraire les intérêts d’une immense majorité contre ceux d’une petite minorité. Elle rassemblerait dans le cas qui nous concerne les intérêts des chômeurs et des actifs, des employeurs et des employés, des exécutants et des cadres, contre les intérêts d’une infime minorité de possédants qui tirent profit de l’activité sans travailler, uniquement par actionnariat. Une révolution (comme par exemple celle de 1789) est menée par la majorité écrasante de personnes qui produisent les richesses sans en percevoir les fruits, contre une infime minorité qui bénéficie des fruits sans y œuvrer. Plus exactement, non pas contre les personnes en tant que telles, mais contre les mécanismes qui font que telle personne est en mesure de prélever une part des richesses sans la payer de son travail, ou de déséquilibrer l’économie de marché productive en confisquant une partie du PIB.
Une erreur funeste, causée par l’ignorance et le sectarisme, consisterait à concevoir une révolution de « l’ouvrier contre le patronat », ou de « la gauche contre la droite », ou « contre les électeurs FN », ou « contre la finance », ou contre tout autre bouc émissaire.
Les employeurs et entrepreneurs, notamment, que l’extrême gauche se complaît à surnommer « patrons » ou « patronat », seraient les premiers positivement concernés par une telle révolution sociale, car le chômage et la récession étouffent l’activité et le dynamisme de leur entreprise. Les entrepreneurs, par ailleurs, faut-il le rappeler, n’ont rien à voir avec des spéculateurs ou des actionnaires qui profitent de l’économie de marché sans travailler. Ce sont des gens qui travaillent, et qui plus est créent des emplois, pour ne pas dire créent l’emploi. Des slogans révolutionnaires « anti-patrons » mèneraient donc un mouvement social dans une impasse, seraient une erreur contre-productive.
Hormis les personnes ayant détourné du PIB (ou du fisc) des dizaines de milliards d’euros qui font aujourd’hui défaut au fonctionnement normal de l’économie, une révolution sociale se devrait de réunir l’ensemble des Français, employeurs et employés de gauche et de droite, autrement dit « ouvriers » et « patrons », comme lorsque la semaine de 5 jours fut décrétée en 1945 par les gaullistes et les communistes réunis. Cette révolution sociale consensuelle viserait à remettre sur pied l’économie de marché productive, contre la ponction excessive et deséquilibrante du PIB par les revenus du capital.
Que l’extrême gauche ne se méprenne donc pas : si explosait un mouvement populaire, il ne s’agirait pas d’une révolution des employés contre les employeurs (ce qui n’aurait pas de sens, puisque c’est l’employeur qui crée l’emploi des employés), mais des employeurs et employés réunis contre l’évasion des revenus du PIB (laquelle nuit à la fois aux employés et aux employeurs). Rappelons aux marxistes que la « révolution prolétarienne » chère à Marx est la révolution de « ceux qui travaillent » (chefs d’entreprise compris) contre ceux qui gagnent de l’argent sans travailler (et qu’il ne faut pas confondre avec les chefs d’entreprise).
Aucune réforme majeure sur l’emploi ne pourra être entreprise dans notre pays par un bord politique contre l’autre. Seul un consensus politique droite-gauche et employeurs-employés non sectaire (comme en 1945) permettra de débloquer la situation et de faire avancer d’un pas notre société vers un avenir meilleur. Un comité citoyen révolutionnaire, s’il advient, devra être rassembleur et non pas diviseur sur le plan des opinions politiques. Tous les Français doivent s’unir pour construire une société meilleure.

 

Anthropologie du sectarisme politique
Ceci nous amène à un phénomène qui empêche les changements nécessaires dans notre pays : le clivage et le sectarisme politiques. Quels sont leurs mécanismes ? Le militant de droite ou de gauche adopte, répète et tient pour vrai les poncifs partisans entendus et colportés ici et là dans son entourage – famille, collègues, confrères, co-membres de parti… Il tient ces poncifs pour « vrais » non parce qu’ils sont argumentés et fondés (selon une justification « fondationnaliste ») mais parce que chaque membre de son réseau de connaissance le répète à l’envi (selon une justification de type « cohérentiste ») : « Mes connaissances le pensent comme moi, donc c’est vrai ». Entre autres poncifs, la gauche accable la droite, les riches, les chefs d’entreprise (à qui il suffirait de prendre de l’argent pour le redistribuer aux pauvres), cependant que la droite accable la gauche, les communistes, les « fainéants » ou les immigrés (qui seraient responsables de tous les maux). C’est ainsi que le militant de gauche en vient à ignorer que l’entrepreneur crée l’emploi, ou que le militant de droite sous-estime le rôle de la justice sociale dans l’équilibre économique. De même, le fonctionnaire et l’enseignant, ignorant l’origine de leur traitement et de l’argent public, estiment que l’État est une corne d’abondance pouvant tout financer sans limite… cependant que les artisans et entrepreneurs craignent que l’État dépense à vau-l’eau l’argent public produit, il est vrai, par leurs impôts. Chaque catégorie, se « remontant le bourrichon » à coup de poncifs, croit penser vrai. C’est ainsi que le militant de droite comme de gauche s’enferme dans un système de poncifs qui le rend sectaire et l’empêche de penser et résoudre avec lucidité, dans un esprit non partisan, les problèmes de notre pays, phénomène dont nous pouvons d’ailleurs observer le triste spectacle chaque jour à l’occasion d’interviews ou débats politiques radiophoniques ou télévisés.

 

L’irrésistible montée de l’extrême droite
À mesure que s’aggravent le chômage et toutes ses conséquences économiques et sociales, et à mesure que la classe politique, de gauche comme de droite, semble impuissante à réformer la distribution du travail, les électeurs issus des différents points de l’échiquier se tournent vers les sirènes démagogues de l’extrême droite :

 

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Tant que le chômage ne sera pas éradiqué, ce mouvement se poursuivra, jusqu’à la l’accession de l’extrême droite au pouvoir, comme en Europe dans les années 1930. C’est dire si la question du chômage et de la redistribution du travail est un enjeu crucial pour l’avenir de notre démocratie – bien plus que les petites rivalités et carrières politiciennes des uns et des autres.

 

Cinq débouchés possibles de la crise actuelle
Nous sommes face à l’alternative suivante :

 

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Le chômage de masse et sa kyrielle de maux conséquents impliquent aujourd’hui de redistribuer le travail pour rééquilibrer l’économie de marché productive. Cette crise peut déboucher sur différentes issues possibles : une autorégulation du marché, une intervention et légifération des pouvoirs publics, une insurrection incontrôlée, un accès au pouvoir de l’extrême droite ou une révolution sociale et économique structurée :

 

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Prévention à long terme par un volet de fiscalisation mondiale des revenus financiers pour inciter l’investi

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Réduire le temps de travail en France, en Europe et en Occident pour résorber le chômage issu des gains de productivité des cinquante dernières années est une chose. Mais de nouveaux gains de productivité, liés aux nouvelles technologies, sont encore à venir. Ces nouveaux gains prévisibles produiront de nouveau du chômage (même avec une semaine de 4 jours – et a fortiori avec une semaine de 5 jours). Ce chômage viendra rompre à nouveau l’équilibre entre la part des salaires et celle des revenus du capital, enclenchant une nouvelle spirale [récession-chômage]. Pour enrayer ce risque, il sera nécessaire, au niveau mondial, d’instaurer deux choses :
- un observatoire de la productivité et du temps de travail, qui anticipera la redistribution nécessaire du travail ;
-  un contrôle et une fiscalisation des revenus financiers. Cette fiscalisation n’aura pas pour objectif de produire des recettes fiscales, mais de réguler l’équilibre entre les investissements spéculatifs (susceptibles de générer des bulles spéculatives et cracks financiers) et les investissements productifs (qui sont à l’inverse générateurs d’emplois et de richesses). Cette fiscalisation mondiale constituera l’un des moyens de régulation de l’économie de marché productive.
À l’heure de la mondialisation (qui est une bonne chose et une opportunité pour notre pays), la régulation doit être mondiale.


VI. Récapitulation

 

La croissance demeurera durablement basse ; le chômage durablement élevé. Le chômage de masse génère, entre autres maux, la pauvreté, la baisse des salaires, la récession, l’endettement public et la montée de l’extrême droite. Il cause notamment un moins-disant salarial, qui crée une fuite du PIB en direction des revenus du capital – lesquels vont accessoirement nourrir des bulles et cracks financiers. Le moins-disant salarial permet aussi aux dirigeants d’entreprise de gonfler leurs salaires de façon excessive, au détriment de la consommation des citoyens. Or, une économie de marché productive ne fonctionne de façon équilibrée et durable que si les salariés conservent de façon stable les moyens financiers de consommer le PIB. À défaut,  notre économie dérape dans une spirale [chômage  récession] incontrôlable. Le moins-disant salarial généré par le chômage de masse déséquilibre et ruine l’économie de marché productive.
Face à cette situation s’offrent plusieurs voies, dont la réduction des dépenses publiques, qui permet de réduire les charges sociales pesant sur les entreprises, et l’assouplissement du marché du travail français, trop rigide et dissuasif à l’embauche. Ces mesures devraient théoriquement favoriser l’emploi.
Mais il est bon de voir aussi que la productivité, multipliée par cinq depuis cinquante ans, n’a pas été accompagnée, comme elle aurait dû l’être, d’une redistribution du temps de travail, ce qui est la cause originelle du chômage de masse. L’avènement d’une semaine de 4 jours est en chantier depuis les années 1970, en faisant l’objet d’un consensus gauche-droite, employeur-employée, mais sans avoir été appliquée. 400 entreprises françaises seulement en bénéficient aujourd’hui. On sait pourtant que seule cette solution est historiquement à même de briser le chômage de masse. Par ailleurs, elle améliorerait les revenus et les conditions de vie, relancerait la consommation et entretiendrait durablement le plein emploi.
Au-delà des difficultés et résistances à la mise en place d’une semaine de 4 jours, deux principales méthodes se présentent : la création d’une « Taxe Productivité Emploi » sur les dividendes des grosses entreprises non transformés en emplois à 4 jours, et une défiscalisation des cotisations chômage d’inspiration Larrouturou-Robien-Rocard.
En revanche, si la classe politique s’avère impuissante à briser le chômage de masse par une redistribution du travail, nous devons nous attendre à une aggravation du vote d’extrême droite et à des insurrections populaires – lesquelles gagneraient à être anticipées et structurées, dans l’intérêt général, en une révolution économique et sociale. Une grève générale pourrait par exemple être le moyen de faire pression sur la classe politique afin que la crise de l’emploi se résolve de façon pacifique, sans dégénérer en insurrection incontrôlable. À noter qu’une révolution pour la redistribution de l’emploi devrait, pour être opérationnelle, dépasser les sectarismes entre gauche et droite, et entre employeur et employé, comme lors de l’instauration de la semaine de 5 jours en 1945 par les communistes et gaullistes réunis.
Enfin, à plus long terme, un observatoire mondial devra veiller à l’équilibre entre PIB et salaires dans l’ensemble des pays développés.


En conclusion
L’économie de marché libérale est, depuis des millénaires, une belle machine à produire des biens, des richesses et de l’emploi. Elle fonctionne mieux à ce titre que l’économie dirigée communiste. Mais elle doit être régulée, et ce d’une façon nouvelle. En l’occurrence, elle doit être surveillée et réglée de façon telle que, au gré des variations de gain de productivité, la distribution du temps de travail garantisse le plein emploi et la constance de la part des salaires dans le PIB. À défaut de quoi la société internationale dérapera vers la récession, l’aggravation du chômage, les révoltes sociales et/ou les conflits internationaux.
L’un de mes amis de centre droit me dit : « Avant de distribuer les richesses, il faut commencer par les produire ». C’est vrai. Mais si les richesses sont distribuées de façon trop parcimonieuse et inégale, les entreprises ne peuvent plus les produire. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus personne pour les acheter. Production des biens et répartition des richesses sont donc inextricablement liées : chacune se nourrit de l’autre.
Contre le « bon sens », la croissance a donc peut-être plus à profiter de la redistribution du temps de travail (et des revenus) que de « l’austérité ».
À défaut d’une autorégulation du système économique – qui n’adviendra pas –, une intervention keynésienne sur la distribution du temps de travail ne serait-elle pas préférable au scénario – sanglant et coûteux – de l’insurrection sociale ?

Chr. Chomant, le 07-11-13,
Social-Démocratie


Un grand merci à Pierre Larrouturou, infatigable collecteur de données utiles.

Lecture utile :
Michel Rocard, Pierre Larrouturou, La gauche n’a plus droit à l’erreur, Flammarion, 2013

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